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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 12:30

Un matin d’été… Vers 10 heures. 25 degrés à l’ombre.

Une terrasse donnant sur un grand jardin paysagé à peine reposé par une nuit trop chaude.

Sur la terrasse, le dos au mur de la maison, assis, les jambes pliées sous une petite table d’extérieur, côte à côte, deux amis.

L’un deux, avachi, penché en avant, le coude gauche prenant appui sur la table pour maintenir son menton dans le creux de sa main. Son visage, ainsi paresseusement exposé au soleil, n’a aucune expression.

Les yeux mi-clos, la joue gauche et la lèvre supérieure déformées par la pression de la main, César n’offre pas l’image d’un conquérant.

L’autre, Abdelkader Farouk, un auvergnat du sud, pays de Driss Hortefeux et de Tarik Besson, quant à lui, bombe le torse, les mains croisées sur sa nuque, la mine altière, le regard embrassant l’horizon.

Sur la table, deux assiettes remplies de coquilles d’huître vides.

Deux verres vides également. Une bouteille de blanc, vide, elle aussi…

Et nos deux compères, pleins comme… des huîtres.

Une désolation…

- Qu’est-ce que vous branlez ?

C’est Svenborg qui parle. Une auvergnate du Nord.

C’est la compagne d’Abdelkader Farouk.

Ils se sont rencontrés dans l’Auvergne centrale. A Paris, pour être plus précis.

Lui était Facteur Subjectif et elle, Facteur Objectif dans le même centre de distribution postal.

C’est leur 26éme ou 27éme année de vie commune.

Et ils s’aiment toujours.

- On attend la croissance, chuchote Abdelkader Farouk.

- Vous attendez quoi ?

- La croissance, confirme César.

- Ah… Et vous avez rendez-vous ?

- Oui…

- Jean-Marc Sylvestre l’a dit. La croissance sera au rendez-vous en 2010, entonnent en chœur les deux amis.

- Et… Pourquoi aujourd’hui ?

- On ne sait jamais, dit Abdelkader Farouk. Et on ne veux pas se laisser surprendre.

Jean-Marc nous a mis en garde. « Il ne faut pas rater le train de la croissance ! »

- Et il va passer par là ?

- C’est pas impossible, mais c’est pas sûr.

- Pour l’instant, nous n’avons entendu qu’un train de mesures, très loin au Nord, avoue César.

Svenborg rapproche énergiquement une chaise de la table.

Elle se débarrasse de son gilet, échancre rageusement son débardeur pour exposer au soleil, à la limite de la décence, sa gorge avantageuse, se laisse tomber sur la chaise puis se relève aussitôt comme mue par un besoin pressant.

- Je vais chercher ma crème solaire !

- Tu peux ramener une bouteille ? Interroge Abdelkader Farouk.

César laisse Svenborg s’éloigner quelque peu avant d’interpeler Abdelkader Farouk en ces termes :

- Tu crois vraiment qu’on a une chance de la voir aujourd’hui ?

- Qui ?

- Ben, la croissance, mon con ?

- Faut voir… Tous les indices sont au rendez-vous. Des gains de productivité sans précédent ont été faits ces derniers temps. Les flux sont tendus comme des strings. Les capitaux reviennent en force sur les marchés nationaux grâce à l’immunité accordée aux exilés fiscaux qui ont retrouvé une virginité de "catherinette". La variable d’ajustement, c’est-à-dire les salariés, toi et moi, a été pressurisée pour dégraisser les entreprises en surcharge pondérale. Bon, d’accord, ça fait des chômeurs en plus mais l’actionnaire est détendu et c’est-ce qui compte…

La confiance ! La confiance, César ! La confiance revient !

- Et ?

- Ben, sans la confiance, rien n’est possible, couille molle !

L’actionnaire, il doit être confiant. C’est primordial !

C’est comme un p’tit animal, l’actionnaire. Quand il n’est pas confiant, il se recroqueville, il se terre. Ou pire, il se casse !

Non, l’actionnaire, on doit le choyer, le caresser dans le sens du poil. Lui tailler des pipes, si nécessaire !

Il ne doit pas être tenté d’aller voir si les taux de rendement sont plus juteux ailleurs. Il doit nous laisser son pognon.

L’actionnaire, ça le rassure les plans sociaux. C’est pas que ça lui fasse plaisir mais ça le rassure. Comme ça, il se dit que son argent est entre de bonnes mains. Qu’il ne sert pas à payer des incapables, des fainéants, des moins que rien…

L’actionnaire, il en veut pour son argent. Du 14, l’an… C’est le minimum !

- Même si la croissance n’est pas au rendez-vous ?

- Et oui, blaireau, et oui ! Même en temps de crise, l’actionnaire, y veut du 14 !

L’actionnaire, y s’en branle de la crise. Crise ou pas, y veut du 14 minimum !

Et s’il ne les a pas chez nous, en un clic d‘ordi, il reprend son blé et va l’investir à l’autre bout du monde. Et si ça suffit pas, il prend ses cliques et ses claques et va consommer ailleurs. Dans des paradis pour actionnaires. Des paradis fiscaux…

Bien sûr, il s’y emmerde grave… Mais, là au moins, il retrouve la confiance.

La confiance, César… La confiance !

Sans confiance, point de capitalisme ni d’économie néolibérale ou libérale, tout court. Et point de croissance !

La confiance comme un postulat, la condition sine qua non pour la croissance.

La confiance, c’est comme une pâte à tarte sur laquelle on dépose amoureusement les fruits de la croissance.

Amusant… Ce sont les actionnaires qui vont la manger cette putain de tarte ! En grande partie, en tout cas… Le truc entraîne le machin.

Et le travailleur se contente des miettes. Comme d’hab‘… Depuis toujours.

Quel pauv’con, ce travailleur…

Avant, au moins, il se révoltait, le travailleur ! Il ne supportait pas que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres !

Aujourd’hui, conditionné comme un pack de yaourts, lobotomisé par les JT des chaînes publiques et privées, hypnotisé par les sirènes de la démocratie « mon cul ! », inculte, crédule, premier degré, il s’imagine qu’en glissant son bulletin dans l’urne il va changer le monde ou sa condition de « peigne-cul » !

Tu y crois, toi ?

- Ché pas… M’en fous. J’te fais confiance.

T’avais pas demandé à Svenborg d’amener une bouteille ?

Et des huîtres, y en a plus ?

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